Discriminations,  Education nutritionnelle,  Insatisfaction corporelle

Pourquoi la promotion d’une activité physique et d’une alimentation équilibrée devrait toujours viser un objectif de santé et non des standards de poids ?

Avez-vous déjà entendu ces phrases :

« Perdre du poids, ce n’est qu’une question de volonté »

– « Il/elle n’a qu’à changer ses habitudes et se prendre en main »

« Il/elle pourrait faire un effort« 

Peut-être le pensez-vous et c’est humain. Sans le vouloir et même sans vraiment en être conscient, nous posons tous des jugements positifs et négatifs sur les autres.

D’ailleurs, une étude (Masson) a interrogé des femmes et a montré que :

  • « Etre mince est une obligation pour être dans la norme » pour 49% des femmes et 64,8% chez les 18-24 ans
  • « Grossir, c’est se négliger, se laisser aller » pour 76,6% des femmes
  • « C’est ne pas avoir de discipline » pour 68,7% d’entre elles

Dans un article paru sur le Journal International de médecine, la Ligue contre l’obésité nous informe que :

  • 67 % des Français estiment que perdre du poids est une question de volonté
  • 62 % pensent que l’obésité est avant tout due à une mauvaise alimentation et à un manque d’activité physique
  • 55 % considèrent qu’il ne faut pas hésiter à mettre les personnes souffrant d’obésité face à leurs responsabilités

Des études sociologiques ont montré que nous intériorisons dès l’enfance des stéréotypes multiples liés au physique. Nous attribuons des traits de personnalité différents d’une personne à l’autre d’après la simple vue de sa silhouette et de sa morphologie.

Dès 3 ans, nous avons conscience de l’idéal de minceur et pouvons commencer à développer des pensées et comportements stigmatisants envers les personnes en surpoids. L’insatisfaction corporelle peut quant à elle commencer dès 5 ans.

Le surpoids apparaît alors comme un stigmate négatif tandis que la minceur est promue et valorisée. Elle apparaît comme une norme sociale à atteindre et qui dépendrait de notre responsabilité individuelle.

Alors pourquoi la gestion du poids ne dépend pas uniquement de notre responsabilité individuelle ?

Réduire la gestion du poids à des comportements individuels telle que sa pratique alimentaire ou d’activité physique est un raccourci simpliste et biaisé du phénomène.

La problématique du poids dépend de nombreux facteurs dont certains ne sont pas modifiables ou encore indépendants de notre volonté.

De plus, perdre du poids par une restriction alimentaire est inefficace sur le long terme et même dangereux pour la santé. Donc perdre du poids est quelque chose de complexe, difficile et qui peut être indépendant de notre volonté.

Enfin, le poids d’une personne n’est pas nécessairement le reflet de ses habitudes ou de sa condition physique. Une personne peut très bien avoir de bonnes habitudes de vie et être toutefois en surpoids ou obésité.

Pour se rendre compte de la multitude des déterminants directs et indirects, modifiables ou non qui peuvent influencer le poids d’une personne, retrouvez le graphique ci-dessous (non exhaustif). Le poids est influencé par de nombreux facteurs non modifiables et ceux qui le sont comme l’alimentation et la pratique d’activité physique sont eux-mêmes influencés par plusieurs facteurs sur lesquels nous n’avons pas le plein contrôle: situation économique, culture, milieux de vie, habitudes et valeurs transmises par les parents, etc. Ces déterminants interagissent entre eux.

Pourquoi la diffusion de ces préjugés et fausses croyances sur le poids est contre-productive dans la lutte contre l’obésité ?

Continuer à diffuser les croyances que la perte de poids est une responsabilité individuelle et que la santé nécessite obligatoirement une perte de poids :

  • Renforcent les discriminations sur les personnes qui ne rentrent pas dans les normes corporelles actuelles
  • Renforcent le culte de la minceur et le risque d’insatisfaction corporelle
  • Renforcent le marché de l’industrie de la perte de poids avec la pratique de régimes amaigrissants

Or tous ces éléments, comme les études le montrent, sont des freins dans la lutte contre l’obésité :

  • « les discriminations subies à l’égard du poids n’aident évidemment pas à s’accepter, à apprendre à s’aimer tel que l’on est, à avoir confiance en soi, à éviter la honte, les idées noires ou les exclusions sociales « volontaires ». De plus, elles risquent d’accentuer certains troubles alimentaires ou des comportements qui, au final, aboutissent à des hausses de poids. Comme si les personnes trop fortes étaient condamnées à une double peine… »
  • l’insatisfaction corporelle empêche au développement d’une relation saine avec son corps et son alimentation en générant des troubles du comportement alimentaire, des pratiques alimentaires dangereuses pour la santé ou encore en étant un obstacle à la pratique d’activités physiques.
  • La pratique de régimes amaigrissants peut générer des problèmes de poids sur du long terme chez des personnes sans problématique de poids au départ. Des études ont également montré que les jeunes qui suivent des régimes ont plus de risques de souffrir de problèmes de poids une fois adulte.

C’est pourquoi la lutte contre l’obésité par la promotion d’une activité physique et d’une alimentation équilibrée devrait toujours viser un objectif de bien-être et de santé et non des standards et des modifications corporelles.

Elle devrait également intégrer la promotion d’une image corporelle positive en abordant notamment les déterminants du poids, la diversité corporelle ou encore la bienveillance corporelle pour prévenir l’insatisfaction corporelle et favoriser une estime de soi positive.

Alors dans la pratique, comment peut-on prévenir les problématiques de poids sans nuire ?

La lutte contre l’obésité n’est pas une excuse pour la diffusion d’un message stigmatisant et culpabilisant pour de nombreuses personnes.

Les actions utilisant la diffusion de normes corporelles de type I.M.C, des raccourcis liants les comportements individuels aux problématiques de poids sans spécifier les autres déterminants ou encore la diffusion du message qu’il faut être mince pour être en bonne santé font plus de mal que de bien.

Il parait intéressant d’éviter de se focaliser sur la problématique du poids et d’axer la promotion d’une hygiène de vie adaptée vers un objectif de santé et de bienveillance corporelle. 

Lors d’intervention d’éducation nutritionnelle, il est important également d’aborder l’alimentation dans une approche globale incluant tous les déterminants de l’alimentation comme le stipule l’INSERM « Les campagnes visant à modifier le comportement alimentaire ne devront pas oublier la part sociale, affective et culturelle de celui-ci. Les campagnes devront être plus ciblées sur un mode global d’alimentation visant à la restructuration des repas et à leur ritualisation, que stigmatisant tel ou tel type d’aliment ou de nutriment. »

Des approches visant le développement de compétences psychosociales apparaissent comme une porte d’entrée pertinente.  Les compétences psychosociales (CPS) sont « la capacité d’une personne à répondre avec efficacité aux exigences et aux épreuves de la vie quotidienne. C’est l’aptitude d’une personne à maintenir un état de bien-être mental, en adaptant un comportement approprié et positif, à l’occasion des relations entretenues avec les autres, sa propre culture et son environnement » (OMS). Dans son référentiel à destination des intervenants  sur l’éducation nutritionnelle, l’ARS Normandie stipule : « au regard des objectifs de l’éducation nutritionnelle, le renforcement des compétences psychosociales constitue un socle indispensable pour donner aux individus les compétences nécessaires pour réagir aux événements de la vie, faire des choix éclairés et donc adopter des comportements nutritionnels favorables à la santé (être bien dans son corps, gérer ses émotions…) ».

L’éducation nutritionnelle peut également être abordée à travers l’éducation alimentaire en développant la littératie alimentaire pour aider les personnes à devenir des citoyens plus éclairés.

La littératie alimentaire peut-être définie comme « les compétences et pratiques alimentaires apprises et utilisées tout au long de la vie pour se débrouiller dans un environnement alimentaire complexe. Ce concept prend aussi en compte les facteurs d’ordre social, culturel, économique et physique liés à l’alimentation.» (Santé Canada)

L’éducation aux médias en développant l’esprit critique des personnes vis-à-vis de l’influence de la publicité et des stratégies marketings dans le comportement alimentaire s’inscrit alors dans cet objectif. Mieux comprendre d’où viennent les aliments, comment ils sont produits, transformés, emballés, publicisés, distribués, consommés ; quel est leur impact sur l’environnement, sur la santé et sur la société, permet de renouer avec l’origine des aliments que l’on consomme et d’adopter de saines habitudes de vie. On peut également développer les compétences personnelles sur la lecture d’étiquettes de produits alimentaires.

L’éducation alimentaire apparait alors comme un puissant levier de changement social et de nombreuses initiatives voient le jour : jardins pédagogiques, forêts nourricières, ateliers culinaires avec les tout petits, programmes d’éducation alimentaire à l’école. « Si ces projets d’éducation alimentaire sont souvent motivés par des objectifs de santé, notamment pour lutter contre la pandémie d’obésité et de diabète de type 2, on sait aujourd’hui qu’ils génèrent un large éventail de bénéfices sur les plans pédagogiques, sociaux, environnementaux et même économiques. »

Enfin l’éducation nutritionnelle ne doit pas oublier un aspect indissociable d’une saine alimentation : le plaisir. Comme le stipule l’association équiLibre : « La société actuelle très axée sur l’apparence et la valorisation de la minceur incite à se soucier de son alimentation dans une optique de contrôle du poids. En parallèle, beaucoup d’informations circulent quant à la saine alimentation et à la valeur nutritive des aliments. Cela peut nuire au plaisir de manger et mener au développement d’une relation difficile avec les aliments (..)  l’éducation à l’alimentation doit aller au-delà de la valeur nutritive des aliments et inculquer aux jeunes le plaisir de manger afin qu’ils développent un rapport sain avec l’alimentation ». Dans cet objectif, de nombreuses portes d’entrée peuvent être utilisée comme l’éducation sensorielle ou l’éducation au goût.

N’oublions pas que l’éducation nutritionnelle ne prends son sens qu’insérée dans une démarche globale de promotion de la santé qui prend en compte l’environnement

L’éducation nutritionnelle c’est donc « toute combinaison de stratégies éducatives renforcée par des appuis environnementaux et conçue pour faciliter des choix alimentaires et l’adoption volontaire d’autres comportements liés à l’alimentation et à la nutrition propres à assurer la santé et le bien-être ». (ARS Normandie)

Peut-on parler d’une question de volonté, quand les pubs et magasines juxtaposent sous nos yeux corps ultra-minces et retouchés avec des pubs pour barres chocolatées ultra-transformées ou encore quand les fastfoods et les stratégies marketing font tout pour pousser les personnes vers la consommation de produits industrialisés ?

La modification de l’environnement par des changements dans l’offre alimentaire permettant à la population de s’orienter vers une alimentation plus saine ou un aménagement des territoires pour faciliter l’activité physique sont des actions indispensables. Seuls des stratégies globales incluant  l’implication d’un grand nombre d’acteurs de la société tels que politiques, urbanistes, économistes, professionnels de l’agro-alimentaire, de la grande distribution, médias, responsables de la restauration, enseignants, éducateurs, médecins seront réellement efficaces sur le long terme.

Pour résumer :

De nombreux préjugés sur le poids circulent dont celui que la perte de poids serait une responsabilité individuelle. Pourtant, dans la réalité, le phénomène de gestion du poids est beaucoup plus complexe et on se rend compte que la place des déterminants « modifiables » telle que l’alimentation et l’activité physique ne représentent qu’un levier parmi d’autres.

Par conséquent, les interventions visant la promotion d’une hygiène de vie adaptée doivent s’assurer de ne pas générer de messages incomplets, culpabilisants ou stigmatisants qui s’avèrent être contre-productifs dans la lutte contre l’obésité.

Les interventions peuvent s’appuyer sur de nombreuses ressources de promotion de la santé tel que le développement des compétences psychosociales, l’éducation aux médias, la littératie alimentaire, le rapport au corps…

C’est pourquoi l’éducation nutritionnelle prend des chemins multiples et demande des actions aux niveaux des personnes, des collectivités et des pouvoirs publics pour pouvoir être efficiente.

Enfin, il me parait indispensable de sensibiliser les professionnels à la promotion d’une image corporelle positive. D’ailleurs, une des pistes d’action est de reconnaître ses croyances et ses représentations à l’égard du poids et ses conséquences dans sa pratique professionnelle.

Si vous souhaitez aller plus loin, retrouvez mes formations à destination de professionnels : https://www.parfaitement-imparfaite.fr/formations/

Ainsi que mes interventions d’éducation nutritionnelle adaptées aux différents publics : https://www.parfaitement-imparfaite.fr/ateliers/

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