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Pourquoi se maquille-t-on et comment (re)devenir actrice consciente de cette pratique pour un choix éclairé ?

Pourquoi les femmes passent-elles plus de temps dans la salle de bain ? Pourquoi le maquillage est-il majoritairement réservé aux femmes ? Pourquoi certaines ne se reconnaissent-elles plus dans le miroir ou dans le regard des autres sans maquillage ?

Avez-vous déjà entendu votre conjoint agacé du temps que vous passiez à vous préparer ? Envié un homme de votre entourage pour sa rapidité le matin ? Et vous êtes-vous déjà demandé pourquoi vous vous maquilliez ?

Car après tout, c’est bien nous qui choisissons d’y consacrer du temps, de l’argent et de l’énergie. Mais s’agit-il réellement d’un choix conscient ? Ou d’une reproduction sociale, d’une injonction intégrée sans réflexion ?

Le confinement : vers une prise de conscience ?

Le confinement semble avoir modifié les pratiques de maquillage : seules 21 % des femmes déclarent se maquiller quotidiennement contre 42 % en 2017. Les moins de 30 ans sont particulièrement concernées : 53 % affirment se maquiller moins qu’avant la crise.

Les raisons pratiques sont évidentes : port du masque, télétravail, réduction des interactions sociales.

Mais d’autres éléments sont à considérer.

Certaines femmes ont profité de cette période pour réfléchir à leur consommation de cosmétiques, privilégiant produits naturels, faits maison ou locaux. D’autres ont intégré des préoccupations environnementales ou éthiques.

Au-delà de ces aspects, beaucoup évoquent le désir d’apprécier leur visage au naturel (une femme sur deux) ou de récupérer le temps consacré au maquillage. Pour certaines, le confinement a révélé la charge mentale associée à cette pratique quotidienne.

Les habitudes de consommation

Les femmes qui continuent à accorder une forte importance au maquillage sont majoritairement les plus âgées, les moins diplômées et les plus urbaines.

46 % des femmes de plus de 65 ans considèrent que ne pas se maquiller en public relève du « laisser-aller », tout comme 44 % des femmes ayant un niveau d’étude inférieur au bac et 42 % des habitantes de l’agglomération parisienne.

Au travail, le maquillage reste perçu comme un indispensable pour deux femmes sur trois. Néanmoins, les plus jeunes prennent davantage leurs distances : seules 24 % estiment devoir s’y conformer.

36 % des femmes se disent favorables à une loi interdisant aux entreprises d’imposer une apparence spécifique (maquillage, coiffure).

Si les femmes déclarent accorder de l’importance au maquillage, c’est avant tout « pour elles-mêmes » (45 %). Mais cette affirmation mérite d’être interrogée.

Quelle est l’histoire du maquillage ?

Le maquillage est un acte culturel ancien. Dès l’âge de pierre, les corps étaient marqués, et les ossements badigeonnés d’ocre rouge.

Selon les époques et les régions, hommes et femmes ont utilisé le maquillage pour des raisons thérapeutiques, symboliques, rituelles, d’appartenance ou esthétiques.

Le khôl, par exemple, était utilisé en Égypte antique à la fois comme collyre protecteur et pour ses vertus esthétiques et symboliques.

En France, jusqu’au début du XXe siècle, la peau blanche distinguait l’aristocratie du peuple paysan exposé au soleil. Des cosmétiques au plomb, nocifs, étaient utilisés pour blanchir le teint. Puis la norme s’est inversée : avec le développement du tourisme balnéaire, le bronzage est devenu signe de loisirs et d’aisance. Fonds de teint, cabines UV et crèmes autobronzantes ont accompagné cette évolution.

Le maquillage n’est donc jamais neutre : il marque une appartenance sociale, culturelle et reflète les valeurs d’une époque.

Le maquillage est un acte présent chez les hommes et les femmes depuis l’aube de l’humanité. Dans certaines cultures contemporaines, ce sont encore les hommes qui se maquillent : chez les Wodaabe, ethnie peule vivant principalement au Niger (mais aussi au Tchad, au Nigeria et au Cameroun), les hommes se parent et rivalisent de beauté lors du festival du Geerewol, sous le regard évaluateur des femmes.

En France, et plus largement en Occident, le maquillage est devenu majoritairement féminin. Les petites filles grandissent avec le modèle de la femme maquillée et reproduisent souvent ce rituel, par imitation ou par désir de se conformer. Il devient ainsi un marqueur de féminité et un outil d’adhésion aux normes sociales.

Pourquoi le maquillage est-il aujourd’hui majoritairement féminin en Occident ?

Le maquillage peut être un moment de soin, de jeu et de créativité. Il peut aider à vivre avec certaines imperfections. Il peut être un espace d’expression.

Mais il est aussi profondément lié à la construction du genre.

Dès l’enfance, les petites filles sont exposées au modèle d’une femme maquillée. Se maquiller devient un rite de passage vers l’âge adulte. On apprend qu’être femme, c’est aussi être séduisante.

Les attentes envers l’apparence féminine sont plus importantes. Une femme non maquillée, non rasée ou sortant des normes de beauté peut être jugée négligée. Cette pression est particulièrement forte dans certains milieux professionnels.

Paradoxalement, le maquillage reste associé à la superficialité : 38 % des hommes et 35 % des femmes le perçoivent ainsi. 9 % des hommes et 7 % des femmes l’associent à une disponibilité sexuelle.

Ainsi, une femme sans maquillage peut être jugée « pas assez féminine ». Une femme trop maquillée, « superficielle ».

Maquillez-vous, mais restez naturelle.
Corrigez vos imperfections, mais sans que cela se voie.
Soyez parfaite… naturellement.

Les modèles médiatiques et le sentiment de ne jamais être « assez »

En tant que femmes, nous sommes exposées en permanence à des visages féminins maquillés : films, séries, publicités, journaux télévisés. Les femmes se lèvent maquillées, se couchent maquillées, pleurent maquillées.

On propose ainsi aux femmes des modèles de beauté irréalistes : minceur extrême, jeunesse valorisée, images retouchées, maquillage systématique.

On grandit avec l’idée que l’on ne sera jamais « assez » :
pas assez belle, pas assez mince, pas assez ferme, pas assez jeune.

Le message implicite est clair : notre visage naturel n’est pas suffisant. Il faudrait le corriger, l’améliorer.

Si une jeune fille commence à se maquiller dès l’adolescence, son visage maquillé peut devenir sa norme. Elle se reconnaîtra davantage maquillée qu’au naturel. D’ailleurs, nombreuses sont celles qui ont déjà entendu :
« Tu as l’air fatiguée »,
« Tu es malade ? »

Ce qui est perçu comme un défaut est souvent simplement un visage réel.

Comme le souligne Lauren Bastide dans Enfin seule, les femmes apprennent très tôt à intérioriser un regard social extérieur sur leur apparence, qui les accompagne tout au long de la vie. Cette auto-surveillance est si profonde qu’elle persiste même en l’absence d’un autre : on se juge soi-même, on anticipe le regard des autres, on ajuste son apparence pour plaire ou être acceptée. Le maquillage peut ainsi devenir moins un choix personnel qu’une réponse à ces normes intériorisées, un moyen de se conformer à un standard imposé depuis l’enfance.

Se libérer de cette pression, c’est commencer à questionner ses pratiques : pourquoi je me maquille, pour qui, et avec quel effet sur mon estime de moi-même ?

Choix, plaisir ou injonction intériorisée ?

Le maquillage peut être libérateur, créatif, plaisant.

Mais à quel moment devient-il automatique ?
À quel moment cesse-t-il d’être un choix ?

À quel moment un visage maquillé devient-il notre nouvelle identité, au point de ne plus se reconnaître sans ? Ou de craindre le regard des autres ?

Il me paraît essentiel d’interroger cette pratique : est-elle consciente ou automatique ? Choisie ou subie ?

Alors comment redevenir actrice consciente de cette pratique pour un choix éclairé ?

Il peut être intéressant de questionner son propre rapport au maquillage. Non pas pour se juger, mais pour comprendre.

Peut-être en se posant, honnêtement, certaines questions :

  • Vous maquillez-vous pour vous cacher… ou pour vous sublimer ?
    Et êtes-vous en paix avec cette réponse ?
  • Vous reconnaissez-vous davantage dans le miroir avec un visage naturel ou maquillé ?
    Quelle est votre norme intérieure ?
    Les autres vous reconnaissent-ils surtout maquillée ?
    Êtes-vous d’accord avec cela ?
  • Vous maquillez-vous par plaisir… ou par obligation implicite ?
    Pouvez-vous sortir et vous montrer sans maquillage sans inconfort majeur ?
  • Est-ce un choix réfléchi ou un automatisme quotidien ?
  • Êtes-vous en accord avec le temps, l’énergie et l’argent que vous y consacrez ?
    Aimeriez-vous investir ces ressources ailleurs ?
  • Craignez-vous d’être moins aimée, moins crédible, moins désirable sans maquillage ?
    Votre valeur est-elle liée à votre visage maquillé ?
  • Quelles pensées surgissent lorsque vous regardez votre visage au naturel ?
    Sont-elles bienveillantes… ou sévères ?
  • Quelle est votre tolérance aux imperfections : cernes, boutons, poils, rides ?
    Vous semblent-elles humaines… ou inacceptables ?
  • Avez-vous pleinement conscience que les visages féminins omniprésents dans les médias sont maquillés, retouchés, filtrés, et que les standards proposés sont, par définition, inatteignables ?

Ces questions ne visent pas à culpabiliser.

L’objectif n’est pas de culpabiliser ou de créer une nouvelle injonction. Il s’agit de comprendre ses pratiques pour pouvoir dire :

« Je sais pourquoi je me maquille, quand je me maquille, et je suis d’accord avec le temps, l’énergie et l’argent que j’y consacre. »

Je ne méprise pas mon visage au naturel.
Je sais que les imperfections sont normales et font partie de la vie.

Le maquillage devient alors un moment choisi, un plaisir, et non une obligation sociale qui empêche de s’aimer telle que l’on est.

Sources
  • Ben Ytzhak, L. (2000). Petite histoire du maquillage. Paris : Éditions Stock.
  • Rustenholz, A. (2000). Maquillage. Paris : Éditions du Chêne.
  • Tardy, M. (2012). Histoire du maquillage : Des Égyptiens à nos jours. Paris : Éditions Dangles.
  • Bastide, Lauren (2025). Enfin seule. Paris : Allary Éditions, 251 p.
  • Baudelaire, C. (1863). « Éloge du maquillage », in Le Peintre de la vie moderne.

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