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L’« addiction au sucre » : au-delà du mythe, quels enjeux pour la santé et la santé publique ?

Au cours de ma pratique professionnelle, il est fréquent d’entendre des personnes parler d’une « addiction au sucre ». Cette représentation est aujourd’hui largement diffusée dans l’espace médiatique et sur les réseaux sociaux, souvent associée à des comparaisons avec des substances psychoactives telles que la cocaïne ou à des messages alarmistes présentant le sucre comme une substance responsable d’une forme de dépendance.

En tant que diététicienne et chargée de projets en santé publique, cette question m’interpelle particulièrement. Si elle traduit parfois une expérience vécue de perte de contrôle face à certains aliments, elle soulève également des questions scientifiques et éthiques.

Cette question me paraît d’autant plus importante que certains discours médiatiques ou commerciaux utilisent l’expression « addiction au sucre » à des fins marketing ou de promotion de méthodes de perte de poids.

Au-delà de la validité scientifique de cette notion, je me suis également interrogée sur ses conséquences. D’une part, l’assimilation du sucre à une drogue peut renforcer des représentations stigmatisantes envers cette catégorie alimentaire et renforcer une dichotomie alimentaire, déjà très présente et relayée auprès du grand public. D’autre part, elle soulève la question de son influence sur les comportements alimentaires eux-mêmes.

Face à ces constats, une veille documentaire a été réalisée à partir de la base de données PubMed avec le terme « sugar addiction » afin de répondre à la question : le sucre peut-il réellement être considéré comme une substance addictive chez l’être humain ?

Au-delà de cette question, cet article a pour vocation d’interroger la manière dont un concept scientifique encore débattu peut influencer les représentations sociales, les messages et pratiques de prévention et les comportements alimentaires.

L’hypothèse d’une « addiction au sucre » est née de travaux expérimentaux réalisés chez l’animal. Dans certains protocoles, des rats soumis à un accès intermittent au sucre présentent une consommation excessive, des comportements de recherche du produit (craving) et des modifications des systèmes dopaminergiques et opioïdes impliqués dans la récompense (Avena et al., 2007).

Ces résultats ont largement contribué à populariser l’idée que le sucre agirait sur le cerveau comme une drogue.

Cependant, leur interprétation doit rester prudente. Les protocoles expérimentaux reposent généralement sur des conditions très éloignées de l’alimentation humaine : restriction alimentaire, alternance entre privation et accès au sucre ou exposition à des solutions fortement concentrées.

Ensuite, l’activation des circuits cérébraux de la récompense ne constitue pas, à elle seule, une preuve d’addiction. Ces circuits jouent un rôle essentiel dans de nombreux comportements physiologiques, notamment la prise alimentaire, la motivation et l’apprentissage.

Enfin, comme pour toute littérature scientifique, l’interprétation des résultats doit tenir compte du contexte global des publications, notamment des limites méthodologiques, des hypothèses étudiées et des éventuels liens d’intérêts déclarés par les auteurs.

Les modèles animaux permettent donc de mieux comprendre certains mécanismes biologiques, mais ils ne suffisent pas à démontrer une addiction au sucre chez l’être humain.

Chez l’être humain, les données disponibles sont beaucoup moins catégoriques.

Certaines études montrent que la consommation d’aliments riches en sucres, en particulier lorsqu’ils sont associés à des matières grasses et à une forte palatabilité, active les circuits cérébraux de la récompense. Ces mécanismes participent au plaisir alimentaire, à l’apprentissage des préférences et à la motivation à rechercher certains aliments.

Nous avons vu qu’une activation des systèmes de récompense ne signifie pas nécessairement qu’un aliment provoque une addiction.

Plusieurs limites reviennent régulièrement dans la littérature :

  • aucun diagnostic d’« addiction au sucre » n’est reconnu dans le DSM-5 ;
  • les critères utilisés varient selon les études ;
  • les données de neuroimagerie restent difficiles à interpréter ;
  • les comportements alimentaires dépendent de nombreux facteurs émotionnels, sociaux et environnementaux.

Ainsi, lorsqu’une personne dit être « accro au sucre », cette expérience peut traduire des réalités très différentes : consommation émotionnelle, restriction cognitive, habitudes alimentaires, perte de contrôle ou trouble du comportement alimentaire.

Le consensus actuel est donc relativement clair : le sucre peut contribuer à des comportements de surconsommation dans certains contextes, mais les preuves ne permettent pas de le considérer comme une substance addictive au sens clinique.

Une grande partie des malentendus autour de l’« addiction au sucre » semble provenir de la confusion entre plaisir alimentaire, récompense et addiction.

Le goût sucré possède naturellement une forte valeur hédonique. Il active les circuits de la récompense, qui jouent un rôle essentiel dans la motivation et l’apprentissage. Ce fonctionnement est normal et participe à la régulation de nombreux comportements indispensables à la survie.

L’addiction, en revanche, correspond à un ensemble de critères cliniques précis, notamment une perte persistante de contrôle, la poursuite du comportement malgré ses conséquences négatives et une altération du fonctionnement quotidien.

À ce jour, ces critères ne sont pas démontrés pour le sucre.

Cette distinction est essentielle en pratique : éprouver des difficultés à limiter certains aliments ne signifie pas nécessairement être dépendant. Ces comportements peuvent aussi s’expliquer par le stress, les émotions, les habitudes alimentaires, les restrictions répétées ou les caractéristiques des aliments eux-mêmes.

Les recherches récentes déplacent progressivement le débat. La question n’est plus seulement de savoir si le sucre est addictif, mais de comprendre pourquoi certains aliments sont particulièrement difficiles à réguler.

L’attention se porte désormais sur les aliments ultra-transformés, qui associent souvent sucres, matières grasses, sel, arômes et textures conçues pour maximiser le plaisir de consommation. Cette forte palatabilité, combinée à une faible satiété et à une disponibilité permanente, peut favoriser une consommation répétée chez certaines personnes.

Ce phénomène est parfois illustré dans le langage courant par l’expression « effet Pringles », qui fait référence à la difficulté ressentie par certains consommateurs à interrompre la consommation d’un produit particulièrement apprécié une fois celui-ci commencé.

Les comportements alimentaires ne relèvent donc pas uniquement de la volonté individuelle. Ils sont influencés par la disponibilité des produits, leur prix et leur accessibilité, mais aussi par les habitudes culturelles, les conditions de vie et, plus largement, par l’environnement dans lequel les individus évoluent.

Or cet environnement ne se limite pas à ce qui est disponible dans les rayons des magasins. Il comprend également les messages auxquels nous sommes exposés quotidiennement : packaging, promotions, placement des produits, réseaux sociaux et, bien sûr, publicité. Le marketing alimentaire constitue ainsi l’un des mécanismes par lesquels certains produits deviennent familiers, désirables et omniprésents, en particulier auprès des enfants.

La publicité ne cherche pas seulement à faire connaître un produit. Elle vise à capter l’attention, à créer de la préférence et à favoriser la mémorisation d’une marque ou d’un produit. Cette dimension est particulièrement importante chez l’enfant, dont les capacités de compréhension des intentions persuasives de la publicité se développent progressivement.

La célèbre formule de Patrick Le Lay, alors PDG de TF1, en 2004, illustre de manière frappante cette logique :

« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible. C’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages de pub. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible. »

À partir de cette citation, tout est dit, ou presque. La publicité dans les médias serait l’art de « perméabiliser le cerveau humain », de lui donner la possibilité de retenir vite et bien.

La sociologue Monique Dagnaud estime que « l’aptitude critique à l’égard de la magie publicitaire se construit entre 8 et 11 ans selon la maturation de chacun ». De même, selon le Dr FM Caron, pédiatre, un enfant ne sait pas repérer le caractère partisan d’une publicité avant l’âge de 7-8 ans.

Dans ce contexte, l’exposition des enfants au marketing alimentaire prend une dimension particulière. Et les données françaises permettent d’en mesurer une partie.

Selon les données disponibles de Santé publique France, plus d’une publicité alimentaire sur deux vue par les enfants à la télévision concerne un produit de faible qualité nutritionnelle.

En 2018, 53,3 % des publicités alimentaires vues par les 4-12 ans portaient sur des produits classés Nutri-Score D ou E, contre 52,5 % chez les adolescents et 50,8 % chez les adultes.

Les enfants étaient exposés en moyenne à 16 publicités de ce type chaque semaine à la télévision.

Ces chiffres ne tiennent toutefois pas compte de l’exposition sur les réseaux sociaux et autres plateformes numériques, qui n’était alors pas quantifiable avec précision.

La publicité télévisée ne représente donc qu’une partie de l’environnement marketing auquel les enfants et les adolescents sont aujourd’hui exposés. Les pratiques ont depuis largement évolué, avec une présence croissante des marques sur les plateformes numériques et les réseaux sociaux, où les frontières entre contenu, divertissement, influence et publicité peuvent être moins facilement identifiées.

Dans cette perspective, la prévention ne peut se limiter à conseiller aux individus de « manger moins sucré ». Elle implique également d’agir sur l’environnement alimentaire : reformulation des produits, réduction des sucres ajoutés, amélioration de l’offre alimentaire et encadrement du marketing, notamment auprès des enfants.

Ces données plaident ainsi en faveur d’un encadrement du marketing alimentaire pour les produits de faible qualité nutritionnelle, notamment à la télévision, aux heures où le plus grand nombre d’enfants et d’adolescents regardent la télévision, mais aussi dans les environnements numériques, dont l’exposition était encore difficile à quantifier dans les données françaises disponibles.

Le véritable enjeu de santé publique n’est donc peut-être pas l’« addiction au sucre », mais la banalisation d’un environnement qui favorise en permanence la consommation d’aliments très appétents.

Face à la popularité de l’expression « addiction au sucre », les professionnels de santé occupent une place essentielle dans la transmission d’informations fiables et nuancées.

L’enjeu est d’accompagner les personnes sans renforcer les idées reçues.

Lorsqu’une personne affirme être « accro au sucre », il est souvent plus pertinent d’explorer ce que cette expression recouvre réellement que de confirmer ou d’infirmer l’existence d’une addiction. Cette formulation peut traduire une consommation émotionnelle, une restriction alimentaire excessive, des habitudes bien ancrées ou un trouble du comportement alimentaire.

Une approche fondée sur les données scientifiques conduit à privilégier plusieurs principes :

  • éviter les discours culpabilisants ou alarmistes pouvant renforcer la peur de certains aliments, favoriser des comportements de restriction excessive et contribuer à une relation plus conflictuelle avec l’alimentation ;
  • distinguer plaisir alimentaire, récompense et addiction ;
  • développer les compétences psychosociales comme développer l’esprit critique face aux messages marketing ; comprendre l’influence de l’environnement alimentaire ; identifier les liens entre émotions, sensations alimentaires et comportements ; renforcer la capacité à prendre des décisions favorables à sa santé…
  • prendre en compte les déterminants sociaux et environnementaux de l’alimentation ;

Enfin, l’utilisation du terme « addiction au sucre » doit être interrogée au regard de ses effets potentiels sur les représentations sociales.

Associer la consommation de sucre à une forme de dépendance peut renforcer l’idée que les difficultés alimentaires résultent principalement d’un manque de contrôle individuel. Or, les situations de surpoids, d’obésité ou de comportements alimentaires complexes résultent d’interactions multiples entre facteurs biologiques, psychologiques, sociaux et environnementaux.

Une approche de prévention efficace doit donc éviter de désigner un « responsable unique » et privilégier une compréhension globale des déterminants de la santé.

À ce jour, les connaissances scientifiques ne permettent pas de considérer le sucre comme une substance addictive comparable aux drogues psychoactives tel que l’alcool, le tabac ou autre substances.

En revanche, les aliments riches en sucres, en particulier lorsqu’ils sont ultra-transformés et fortement appétents, participent à des mécanismes de récompense susceptibles de favoriser des comportements de surconsommation chez certaines personnes.

Le véritable défi est donc moins de démontrer l’existence d’une « addiction au sucre » que de comprendre l’interaction entre les vulnérabilités individuelles et un environnement alimentaire qui encourage la consommation répétée de produits très attractifs.

Au-delà de la question scientifique, l’utilisation du terme « addiction au sucre » interroge également la manière dont les messages de santé publique sont construits. Un discours trop simplificateur peut avoir des conséquences inattendues : culpabilisation, peur de certains aliments, restriction excessive ou stigmatisation des personnes rencontrant des difficultés alimentaires.

Les mots que nous utilisons influencent la manière dont les personnes comprennent leurs comportements et les solutions qu’elles envisagent. Une prévention efficace ne consiste pas à désigner un coupable unique, mais à accompagner les individus tout en agissant sur les environnements qui façonnent leurs choix alimentaires.

Bibliographie

Note : Plusieurs articles inclus sont des revues narratives ou des travaux de synthèse. Ils ne permettent pas d’établir un niveau de preuve expérimental équivalent à celui des essais cliniques, mais reflètent l’état du débat scientifique sur la question de l’addiction au sucre.

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Westwater, M. L., Fletcher, P. C., & Ziauddeen, H. (2016).
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Article professionnel

Santé publique France. Exposition des enfants et des adolescents à la publicité pour des produits gras, sucrés, salés [Internet]. Saint-Maurice: Santé publique France; 2020 [cité le 17 août 2026]. Disponible sur : https://www.santepubliquefrance.fr/nutrition-et-activite-physique/rapportsynthese/exposition-des-enfants-et-des-adolescents-a-la-publicite-pour-des-produits-gras-sucres-sales

Savalli, C. (2025).
Addiction au sucre : l’avis d’une diététicienne. Diététique pour tous.
Article en ligne, 19 février 2025.
 https://dietetiquepourtous.fr/2025/02/19/addiction-au-sucre-lavis-dune-dieteticienne/

LCP – Assemblée nationale. Chaque voix compte – Faut-il déclarer la guerre au sucre ? [vidéo sur Internet]. YouTube; 2026 [consulté le 27 juill. 2026]. Disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=ArcpS4252E4

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